Je suis, avec assiduité, la page Lecteurs, auteurs et éditeurs sur Facebook, une page remplie d’informations, de suggestions, de découvertes multiples d’auteurs de tous styles et horizons différents.
Une page connexe à ce groupe propose des défis d’écriture, courts, rapides, ciblés. Je n’y avais encore jamais pris part jusque-là. Le sujet du 27 décembre 2025 a attiré mon attention :
Fais parler un objet oublié ou ancien (doudou, vieille nappe, ticket, carte postale…).
Donne-lui une voix, une mémoire. Joue sur le lien intime entre objet et histoire.
« Ce sont les petites choses sans valeur qui contiennent le plus de souvenirs. » Anonyme
Le défi m’a donné l’envie de tenter le coup, de sortir de ma zone de confort, de mes habitudes.
Voilà le résultat :
Le chapeau et les plumes.
— Tu te souviens ?
— De quoi ?
— Quand ma plume était détrempée !
— C’est arrivé souvent, tu ne le quittais pas et il tenait à toi.
— Oui, mais cette fois-là, quand il a failli se noyer et tu l’as sorti de l’eau « in extremis » !
— Ah, mais tu prends l’exemple le plus frappant de ton humidité récurrente.
Je ne pus m’empêcher de sourire à ce souvenir. Ce bête chapeau de feutrine verte orné de plusieurs broches d’étain, certaines garnies de plumes de faisan, avait décidé de m’offrir un voyage dans le passé. Fatigué, décoloré, empoussiéré par un repos prolongé dans mon garage, il avait profité de mon passage pour me faire la causette.
Je n’avais pas beaucoup de temps pourtant, je devais préparer les vins rassemblés pour le réveillon à venir. Le dernier en qualité de salarié, la retraite étant prévue pour le mois de mars à venir.
— Eh bien, j’étais constamment posé sur sa tête, que pouvais-je faire de plus que de subir les intempéries pour le protéger, lui ?
— Certes, mais le souvenir auquel tu fais allusion s’est déroulé un début de soirée en plein été.
— Effectivement, une partie de pêche à l’anguille qui a failli mal tourner !
— Je confirme, et cette soirée ne m’est jamais sortie de la mémoire. Mais bon, hein, je n’ai pas beaucoup de temps là ! On ne pourrait pas reprendre cette conversation un autre jour ?
— Ho, hein ! Je suis accroché à ce mur depuis presque quatre ans, au côté de cette photo de lui et moi. Tu pourrais m’accorder un peu de considération peut-être !
Ma mère, que je ne fréquentais plus depuis très longtemps, était décédée à cette époque et j’avais pu récupérer quelques souvenirs de mon paternel, parti trop tôt dans un accident de la route. J’avais dix-sept ans. Cette photo en noir et blanc, défraîchie, pâlissante et ce feutre typiquement autrichien était le peu de choses qui me restait de mon papa. Les enfermer dans une boite au fond d’une armoire équivalait à les oublier, l’oublier définitivement. Sur l’image, on le voyait travailler au jardin malgré l’amputation du bras droit dont il souffrait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il avait pris son handicap à bras-le-corps si je puis m’exprimer ainsi et était devenu un homme normal, effectuant des tâches de tous les jours sans paraître diminué. Il m’était donc apparu comme évident d’accrocher son chapeau et sa photo au-dessus de mon établi, au garage, une manière de me rappeler qu’il ne sert à rien de geindre pour le moindre désagrément.
— Tu as raison, je te prie de m’excuser.
Je le décrochai de son clou et le débarrassai de la poussière des derniers travaux. Je nettoyai la photographie et les replaçai au bon endroit.
— Je te remercie
— Pas de quoi, mais je dois poursuivre…
— Ho, ho, ho, je t’ai rappelé ce souvenir pour une bonne raison !
— Ah oui ?
— Oui, tu te souviens pourquoi je me suis retrouvé à flotter sur ce lac ?
— Euh, oui, il est tombé à l’eau et a coulé comme une pierre. Il ne savait pas nager et en plus, avec son bras, il lui était impossible de s’en sortir seul.
— Exact, heureusement que tu n’as pas hésité et que tu as plongé pour le remonter. Tu étais jeune pourtant !
— Oui, je devais avoir treize ou quatorze ans.
— Tout juste !
— Et ?
— Pourquoi est-il tombé à l’eau ?
— Il s’est pris les pieds dans une racine, c’est vrai qu’avec son ami, présent et dans le même état, ils avaient un peu forcé sur la gnôle avant de se décider à taquiner l’anguille.
— Voilà !
— !?
— Eh bien pour ce réveillon, et quand je vois ce que tu prépares, essaye de t’en souvenir avant de prendre le verre de trop !
Je l’avoue, c’est bien le chapeau de mon père !
J’ai terminé les préparatifs en souriant, il me manque encore et toujours, mais un simple chapeau, c’est peu de chose et tant de souvenirs à la fois.